Quand les scénaristes et acteurs américains cessent le travail, les conséquences ne s’arrêtent pas aux frontières de la Californie. Les grèves hollywoodiennes de 2023 (WGA puis SAG-AFTRA) ont provoqué un ralentissement en chaîne qui a touché des sociétés de production européennes, parfois à des milliers de kilomètres des studios californiens. Comprendre ce mécanisme suppose de regarder comment le marché du cinéma et de la télévision fonctionne entre les deux continents.
Pipeline hollywoodien et dépendance des prestataires européens
Pour saisir l’impact, il faut d’abord visualiser la chaîne de fabrication. Un film ou une série produit par un grand studio américain passe par plusieurs étapes : écriture, pré-production, tournage, post-production, distribution. Chacune de ces étapes peut être sous-traitée à l’étranger.
Depuis une vingtaine d’années, de nombreux pays européens ont développé des infrastructures de tournage et des dispositifs fiscaux attractifs pour capter une part de cette production américaine. Le Royaume-Uni, avec ses grands plateaux proches de Londres, est le cas le plus connu. Mais d’autres pays (Hongrie, République tchèque, Espagne) accueillent aussi régulièrement des tournages financés par Hollywood.
Quand la WGA puis la SAG-AFTRA ont déclenché leurs mouvements sociaux, les projets américains ont été gelés à tous les stades de développement. Plus de scripts validés signifie plus de tournages annulés, y compris ceux prévus sur le sol européen. Les sociétés de services techniques, les loueurs de matériel, les studios de post-production qui dépendaient de ces commandes se sont retrouvés sans activité du jour au lendemain.

Tournages américains en France : un manque à gagner direct
Pourquoi la France a-t-elle été touchée alors qu’elle n’est pas le premier hub de tournage hollywoodien en Europe ? Parce que les productions américaines tournées sur le territoire français représentent un flux régulier de revenus pour l’industrie technique locale. Machinistes, décorateurs, sociétés de location de caméras, studios de mixage : toute une filière travaille sur ces projets.
Avec les grèves, ce flux s’est tari pendant plusieurs mois. Les équipes techniques françaises, souvent intermittentes du spectacle, ont vu leur carnet de commandes se vider. L’effet s’est prolongé bien au-delà de la fin officielle des grèves, car la reprise de la production hollywoodienne a été lente et progressive.
Le secteur de l’exploitation en salle a subi un contrecoup décalé. Les films dont le tournage ou la finalisation avaient été repoussés n’ont pas alimenté le calendrier de sorties habituel. Les exploitants de cinéma français ont ainsi perçu les effets de la grève avec plusieurs mois de retard, au moment où les salles attendaient les blockbusters américains prévus pour le début de l’année suivante.
Divergence entre hubs européens : tous n’ont pas perdu
Vous imaginez peut-être que toute l’Europe a souffert de la même manière. La réalité est plus nuancée. Les marchés très intégrés au pipeline des grands studios ont été les plus affectés, tandis que d’autres ont tiré leur épingle du jeu.
Prenons l’exemple de Malte. Ce petit archipel méditerranéen accueille des tournages depuis des décennies, mais travaille surtout avec des productions indépendantes et des séries télévisées moins liées aux majors hollywoodiennes. Selon le co-fondateur de la société de service Valletta Pictures, les demandes de tournage ont même afflué après la grève, car des projets indépendants américains et britanniques cherchaient des alternatives aux circuits paralysés.
Cette situation révèle une ligne de fracture au sein de l’industrie européenne :
- Les sociétés de production et de services adossées aux grands studios (plateaux britanniques, sociétés d’effets visuels travaillant sur des franchises) ont subi de plein fouet l’arrêt du pipeline hollywoodien.
- Les prestataires positionnés sur le segment indépendant ou sur des productions nationales ont mieux résisté, voire bénéficié d’un redéploiement de projets.
- Les pays disposant d’incitations fiscales fortes et de coûts de production modérés ont capté une partie des tournages qui cherchaient à contourner les blocages, en attirant des productions de taille intermédiaire.
Effet retard sur les résultats financiers des sociétés de production européennes
Les grèves de 2023 se sont terminées à l’automne. Leur impact financier sur les sociétés de production européennes cotées ou de taille significative ne s’est manifesté clairement qu’en 2024. Ce décalage s’explique par la durée du cycle de production audiovisuel.
Un projet gelé en 2023 génère un manque à gagner qui apparaît dans les comptes un à deux ans plus tard. Les revenus de distribution, de vente à l’international et de diffusion sur les plateformes de streaming arrivent avec retard. Les sociétés européennes qui coproduisaient avec des studios américains ont vu leurs calendriers de livraison décalés, ce qui a pesé sur leur chiffre d’affaires annuel.

Ce phénomène de longue traîne a aussi touché les résidus de streaming. Les acteurs et créateurs européens impliqués dans des productions américaines diffusées sur les plateformes ont constaté un ralentissement des paiements liés à ces exploitations numériques, un sujet qui était précisément au centre des revendications syndicales aux États-Unis.
Leçons tirées par le secteur européen après les grèves
Plusieurs sociétés de production européennes ont commencé à revoir leur stratégie de dépendance vis-à-vis du marché américain. Le raisonnement est simple : concentrer son activité sur les commandes hollywoodiennes expose à un risque systémique en cas de conflit social ou de retournement de marché.
Certaines ont renforcé leur catalogue de productions locales, financées par des diffuseurs nationaux ou des fonds publics européens. D’autres ont diversifié leurs partenariats vers des marchés asiatiques ou latino-américains. L’idée n’est pas de tourner le dos à Hollywood, mais d’éviter qu’un seul client, aussi puissant soit-il, représente la majorité du carnet de commandes.
- Développement de séries et de films destinés au marché européen, avec un budget calibré pour les diffuseurs locaux et les plateformes régionales.
- Renforcement des coproductions intra-européennes, qui permettent de mutualiser les risques entre plusieurs pays.
- Investissement dans les infrastructures de post-production pour capter des projets qui n’ont pas besoin de transiter par les circuits hollywoodiens.
Les grèves de 2023 ont mis en lumière une fragilité structurelle du secteur audiovisuel européen. La reprise reste progressive et inégale selon les pays. Les sociétés qui avaient déjà diversifié leur portefeuille de clients avant les grèves s’en sont mieux sorties. Pour les autres, l’épisode a servi de signal d’alerte, rappelant que la dépendance à un seul marché, même le plus grand du monde, comporte un coût que les bilans financiers finissent toujours par révéler.